Au Sénégal, s’il existe un terme, galvaudé jusqu’à l’insignifiance, c’est bien le mal-nommé « Renforcement de capacités ». Surtout dans notre administration publique, convoquée à tous bouts de champs, à de sempiternels séminaires de renforcement de capacités, souvent tenus, c’est une boutade, en bordure de mer, dans de luxueux hôtels.
C’est comme « La lutte contre la pauvreté », menée depuis 60 ans, et qui est à chaque fois terrassée par la malicieuse et éternelle victoire de ceux qui ont fait de la richesse leur « Monopoly » quotidien. Mais je digresse.
Les maçons se forment en continu, les médecins se plongent chaque année dans les « nouvelles pages du dernier Vidal », les avocats et les magistrats sont en perpétuelles mises à jour de leurs connaissances, rendues caduques par de nouvelles lois, bref, tous les corps de métiers confrontent leurs capacités au rythme du monde, sauf ceux qui nous administrent et régentent nos existences.
Pourquoi jamais, administrer n’est soumis à la nécessité d’un renforcement de capacités, amenées à être souvent questionnées, pour en retrouver d’abord le sens ?
Voici les principaux synonymes du verbe administrer, classés selon leur sens : Gérer, diriger, gouverner, régir, régenter, piloter, commander, coordonner, mener.
« Gouverner est un métier, pas une récompense. »
Pour Lansana Gagny Sakho, « Quand on nomme par loyauté et non par compétence, l’institution se vide ». Parce que selon lui, « Les pays qui gagnent ont des gens dont le métier est de lire le monde pour le pays. Les investisseurs ne lisent pas les discours. Ils regardent les actes ».
Il dit « l’Afrique choisit ». Chaque jour. Entre le court terme et le long terme. Entre le discours et l’exécution. Entre nommer un ami et nommer un compétent. L’introduction se termine sur cette phrase : « Rien n’est perdu. Tout peut être reconstruit. Mais la reconstruction exige un choix : remettre la compétence au centre. »
ENTRETIEN POUR REPÈRES MAGAZINE AVEC LE DOCTEUR LANSANA GAGNY SAKHO.
Docteur, vous commencez votre livre par un rapport d’audit et 22 recommandations sur votre bureau. Pourquoi cette image si brutale pour ouvrir ?
Parce que la réalité est souvent plus brutale que les discours. J’ai voulu commencer par ce moment précis où l’on cesse de commenter les problèmes pour les regarder en face. Un rapport d’audit n’est pas un document technique : c’est un miroir. Les 22 recommandations symbolisent une évidence que nous refusons souvent d’admettre : on ne transforme pas un pays avec des slogans, mais avec des diagnostics rigoureux, des décisions et de l’exécution.
Vous écrivez : « Gouverner est un métier ». Au Sénégal, on aime pourtant les grands discours enflammés, pas les tableurs Excel…
Justement. Mon propos n’est pas de mépriser la vision ou le leadership. Un pays a besoin d’un récit. Mais un récit sans méthode reste un récit. Gouverner, c’est définir des objectifs, mobiliser des ressources, suivre des indicateurs, corriger les écarts et rendre compte. Aucun entrepreneur ne gérerait son entreprise uniquement avec des discours. Pourquoi accepterions-nous cela pour un État ?
Votre livre n’est ni un essai académique ni un manuel clé en main. C’est quoi alors ?
C’est un livre d’expérience et de conviction. J’y partage ce que l’observation des administrations, des entreprises et des pays qui réussissent m’a appris. Je ne prétends pas fournir une recette universelle. Je propose un cadre de réflexion : comment passer de l’intention à l’exécution, et pourquoi nos institutions doivent faire de la compétence et de la méthode des priorités absolues.
Vous y posez deux convictions qui risquent de fâcher ?
Oui.
La première est que le sous-développement n’est pas seulement un problème de ressources ; c’est souvent un problème d’organisation et de gouvernance.
La seconde est que la bonne volonté ne remplace jamais la compétence. On peut être patriote, sincère et engagé, tout en étant inadapté à la fonction que l’on occupe. Cette idée dérange parce qu’elle remet en question certaines habitudes de nomination et de promotion.
Vous parlez de « l’Afrique pleine mais vide de méthode » et vous sortez le miroir asiatique. Pourquoi ?
Parce que l’Asie démontre qu’aucune fatalité historique ne condamne un peuple à la pauvreté. Beaucoup de pays asiatiques étaient encore très pauvres il y a quelques décennies. Ce qui a changé, ce n’est pas seulement leur niveau de ressources. C’est leur capacité à construire des institutions efficaces, à valoriser les compétences et à exiger des résultats. Mon objectif n’est pas de copier l’Asie, mais de comprendre les principes qui expliquent son émergence.
Le chapitre qui va énerver tout le monde, c’est celui sur l’emploi et la gouvernance publique…
Probablement. Parce que j’y affirme que l’emploi durable ne se décrète pas. L’État peut créer un environnement favorable, investir, réguler et accompagner. Mais il ne peut pas être le principal employeur de toute une nation. Le véritable moteur de l’emploi reste une économie productive, compétitive et capable de créer de la valeur. Cela suppose une administration performante et non une administration utilisée comme un mécanisme de distribution sociale.
Vous êtes aujourd’hui PCA de l’APIX et membre de Kiraay. On va vous dire : « Il est dedans, il donne des leçons » ?
Je ne donne pas de leçons. J’assume une responsabilité de réflexion et de contribution. Il est plus facile de commenter depuis la tribune que d’agir dans l’arène. Mon livre ne distribue ni blâmes ni certificats de perfection. Il défend une idée simple : quelles que soient nos sensibilités politiques, les exigences de compétence, de rigueur et de résultat doivent s’imposer à tous, y compris à ceux qui exercent aujourd’hui des responsabilités.
Mais si la reconstruction exige un choix, pourquoi faut-il remettre la compétence au centre ? N’est-ce pas au-dessus de nos forces vives, socialement habitées par le « masla » ?
Je crois au contraire que c’est la condition de notre réussite. Le « masla » peut être une vertu sociale lorsqu’il favorise la cohésion et l’apaisement. Il devient un problème lorsqu’il remplace l’évaluation objective des compétences et des performances. Un pays progresse lorsqu’il confie les responsabilités aux personnes les plus aptes à les exercer. La compétence ne s’oppose ni à la solidarité ni à l’humanité. Elle garantit simplement que les bonnes intentions produisent enfin des résultats. La reconstruction nationale exige donc un courage collectif : préférer le mérite à la complaisance, l’exigence à l’arrangement, et la performance à l’apparence.
En définitive, le message central de “Gouverner est un métier” est simple : les nations qui réussissent ne sont pas forcément celles qui disposent des plus grandes ressources, mais celles qui ont appris à faire de la compétence, de la méthode et de l’exécution des valeurs cardinales de l’action publique.
Entretien réalisé par Jean Pierre Corréa

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