Réunir les numéros d’urgence en seul guichet unique, c’est le défi de taille que se donne Amadou Abdou Thiaw. Cadre à la SONATEL, le spécialiste des outils technologiques vient de créer le « PROJET 221 ». Une alternative pour contrer les retards devenus récurrents des services d’urgence, en cas de besoin pressant.
« Sauver des vies en 60 secondes », là où les secours tardent à débarquer sur le lieu d’un incendie ou d’un accident de la circulation, c’est le grand défi que veut relever Amadou Abdou Thiaw. Chef du service Pilotage de la Performance à la SONATEL, l’ingénieur en réseau porte bénévolement le « Projet 221 ». L’objectif pour lui, est de révolutionner la gestion des urgences au Sénégal, en mettant en place un numéro unique.
« Le 221, c’est une initiative citoyenne. En dehors de mes responsabilités professionnelles, je m’investis pour mettre en place un numéro national unique d’urgence au Sénégal. C’est une manière de montrer que la technologie, l’ingénierie ne sont pas uniquement des leviers de performance pour les organisations, elles peuvent aussi contribuer à sauver des vies », précise Amadou Abdou Thiaw.
D’après lui, le «Projet 221» est né du constat selon lequel les services d’urgence sénégalais opèrent de manière cloisonnée : Police (17), Pompiers (18), SAMU (1515) et la Gendarmerie (800 00 20 20). Aucun d’eux n’est interconnecté ni ne géolocalise l’appelant automatiquement. Pour le concepteur du projet, il est impératif, en cas d’urgence, de connaître le bon numéro, avoir du crédit et espérer que quelqu’un puisse décrocher en cas d’appel.
Toujours selon le spécialiste à la SONATEL, une même situation d’urgence peut nécessiter des appels successifs à des centres distincts, chacun ignorant ce que les autres savent déjà, perdant ainsi un temps précieux au moment où chaque minute compte.
« Nous avons une ressource humaine de qualité. La bonne volonté est également là. Mais le défi qui se pose, il est organisationnel… L’objectif est donc de créer un numéro unique, de promouvoir une vision moderne et de coordonner la gestion des urgences au Sénégal ».

Un drame familial, là où tout a commencé !
2008, au cours d’une nuit paisible, ordinaire comme tous les jours, un terrible événement vient perturber la quiétude d’une famille. Il s’agit de celle d’un ami d’Amadou Abdou Thiaw. Celui-ci découvre au fait sa petite sœur de 12 ans inconsciente, corde accrochée au cou. Après l’avoir dénoué et alerté la famille, il a tenté, mains tremblantes de joindre le 18, le numéro des Sapeurs-Pompiers. Aucune réponse. Puis le 17, celui de la Police nationale, en vain. Mille tentatives, mille échecs. Direction l’hôpital le plus proche. Là encore, les services d’urgences « refusent » de prendre en charge la petite fille. Essoufflée et affaiblie, elle succombe en cours de route vers un autre établissement hospitalier.
Amadou Abdou Thiaw peine jusqu’à nos jours à digérer ce récit glaçant que son ami lui relatait. Des nuits blanches de réflexion et de remise en question. « C’était extrêmement douloureux d’entendre ce récit de la bouche de mon ami », confie-t-il. Il m’a dit : « Je ne savais pas quoi faire. J’ai appelé. Personne n’a répondu. Nous avons fait aussi vite que nous aurions pu, mais les hôpitaux ont refusé de la prendre en charge. Et je l’ai regardé partir ».

Soudain, le déclic sonne. Amadou Abdou Thiaw réalisé en ce moment précis : « notre système d’urgence faisait face à nombreux dysfonctionnements ». « J’ai constaté que notre système de gestion des urgences repose sur une multitude de numéros d’urgence. Ces contacts ne sont pas coordonnés car fonctionnant de manière isolée. Donc quand une personne est en situation de détresse, elle doit elle-même identifier le bon interlocuteur et savoir quel numéro appeler. Ce sont des numéros qui disposent de peu de mécanismes de coordination en temps réel », précise -t-il.
Pour inverser la tendance, Amadou Abdou Thiaw qui s’apprêtait à rejoindre la SONATEL après ses études, a pris donc l’engagement en 2015 de lancer le « Projet 221 ».

Une initiative qu’il a commencé à mûrir, alors qu’il préparait son mémoire. Il aura fallu 11 ans, en 2026 pour que son projet prenne forme, soutenu d’ailleurs par près de 7000 signatures à travers une pétition.
Le « Projet 221 » présente ainsi des garanties de bonne fonctionnalité avec un dossier technique complet (v10.8), une application bêta en ligne de 9 modules, un budget documenté ainsi qu’une propriété intellectuelle.
Inspiré du modèle européen (le 112) ou encore le NG911 américain et adapté au contexte sénégalais et africain, le projet sera déployé sur l’ensemble du pays en 4 phases, dont une période de 6 mois à Dakar.
« Le Rwanda a également son numéro d’urgence unique. Le Maroc y travaille. Des pays ont réussi à unifier beaucoup de services d’urgence. Le Sénégal qui veut être un hub technologique en Afrique de l’ouest ne doit pas rester les bras croisés », clame le spécialiste technologique.

Pour élargir son champ d’action, de nouveaux partenariats ont été trouvés par le concepteur. Amadou Abdou Thiaw s’est en effet rapproché de la Présidence de la République et de l’École Nationale de Cybersécurité pour le volet cyber-urgences. Il a aussi noué un accord avec le Centre National de Transfusion Sanguine (CNTS) pour les dons de sang.
Un projet citoyen, une solution technique, une volonté politique à déclencher

Parmi les signataires de la pétition soutenant la création du PROJET221, figurent des médecins, des artistes, des médias, des agents de sécurité, de même que des personnalités influentes. Ce qui manque à en croire Amadou Abdou Thiaw, c’est une volonté politique.
Ce dernier lance ainsi un appel à la mobilisation des autorités. Au premier rang, le ministère de l’Intérieur et l’ARTP pour assurer l’ouverture et le déploiement du numéro court 221.
Amadou Abdou Thiaw invite également les opérateurs (SONATEL, YAS, Expresso, ProMobile) à formaliser l’acheminement gratuit du 221.
Les bailleurs sont aussi appelés à contribuer au financement de la phase 1 du Projet, à fournir un appui technique et méthodologique mais aussi à partager leurs expériences.
« Les échanges engagés avec les différents acteurs institutionnels au cours des dernières semaines ont été vraiment encourageants. Cela montre que le projet n’est pas seulement perçu comme une idée citoyenne mais comme une véritable question d’intérêt public », rassure Amadou Abdou Thiaw.
Par Moustapha Diakhité

![[PORTRAIT] : Amadou Abdou Thiaw, le crack de la tech qui veut révolutionner les services d’urgence](https://reperesmagazine.com/wp-content/uploads/2026/10/AMADOU--1024x704.jpeg)