Le recrutement spécial de 2.527 enseignants validés par le gouvernement ne laisse pas indifférent le Cadre Unitaire Syndical des Enseignants du Moyen Secondaire (CUSEMS). L’organisation, membre du G7, qui dénonce une dévalorisation du métier d’enseignant, s’insurge aussi contre l’application du protocole d’accord entre le gouvernement qui tarde à se faire. Dans cet entretien, Aliou Diouf, secrétaire général du CUSEMS prédit déjà une année scolaire 2026 – 2027 instable.
Pourquoi êtes-vous contre le programme de recrutement spécial de 2.527 enseignants, validé par le gouvernement ?
Nous avons toujours condamné les recrutements spéciaux, dans la mesure où ils se font dans une opacité totale. L’éducation n’est pas un déversoir, où on peut recruter n’importe qui, sans formation et le mettre dans les classes. Aucun pays ne peut se développer sans une éducation de qualité. C’est pourquoi nous pensons que pour recruter, il faut toujours appliquer les règles. C’est-à-dire passer par voie de concours. Parce que nous avons nos enfants dans les écoles. En tant que syndicat, notre rôle c’est de faire en sorte que le système éducatif soit performant.
En quoi considérez-vous que ce recrutement favorise une “déprofessionnalisation” du métier d’enseignant ?
Pourquoi devrait-on penser que dans l’enseignement, on peut prendre n’importe qui, avec le bac ou avec un diplôme pédagogique, et l’emmener directement dans les classes ? Nous qui avons fait le concours de l’école normale, nous avons fait un concours (CREM, NDLR,) très sélectif. Ensuite, nous avons fait deux ans de formation avec des pratiques en classe, avant d’être affectés dans les lycées et collèges du Sénégal. C’est ça la norme. C’est ce qui garantit la qualité des enseignants recrutés. Mais si on doit recruter les gens dans le tas, sur dépôt de simples dossiers, on ne peut pas savoir qui est meilleur et qui ne l’est pas. Le système éducatif sénégalais a connu des recrutements par le passé qui ont impacté et de façon négative, le niveau des élèves. Et cela ne peut pas continuer. Nous risquons vraiment de plomber le niveau même de l’éducation au Sénégal. Si vous allez en Côte d’Ivoire par exemple. Chaque année, l’État recrute 7.000 enseignants par voie de concours. C’est ça l’orthodoxie. L’école publique est garante de l’égalité des chances.

Le protocole d’accord signé entre le Gouvernement et le G7, le 16 avril dernier, n’est toujours pas mis en application. Ce que vous dénoncez. Y voyez-vous une volonté de l’exécutif de ne pas honorer ses engagements ?
Le gouvernement semble ne pas être dans les dispositions à respecter les accords. Il y a d’abord les échéances des mois de juin et juillet qui n’ont pas été honorées. Et en ce mois de septembre, nous sommes à une échéance importante. Le gouvernement, dans le protocole d’accord, avait indiqué qu’il allait partager l’étude sur le système de rémunération des agents de l’État. C’est le point phare de nos revendications. L’épine dorsale même. Et cette correction n’interviendra qu’après la publication de cette étude. Mais jusqu’à présent, les syndicats d’enseignants ne sont pas en possession des termes de référence de cette étude. Et ça, c’est inacceptable. Parce que tout simplement, on ne peut pas, dans un pays, signer des accords et après faire semblant de les oublier ou bien chercher des prétextes pour ne pas les respecter. C’est pourquoi nous, au niveau du G7, on est très clair. Si l’État ne respecte pas ces échéances-là, nous allons encore vers une année scolaire très perturbée.
Quel sera de ce fait la nature de vos plans d’actions ?
L’école va s’inscrire dans une dynamique de stabilité si l’exécutif respecte ses accords. Mais si ce n’est pas le cas, nous allons déposer un préavis de grève à la fin du mois de septembre. Et dès le début de l’année, nous allons nous battre. Et cette fois-ci, ce sera encore beaucoup plus dur. Parce que lors des négociations, le G7 a été tellement souple. Nous avons été tellement compréhensifs que nous avons fini par accepter parfois l’inacceptable. Mais c’était dans l’optique de trouver un accord. Mais à ce point, nous resterons intraitables.
Vous déplorez les cas de tricheries et fraudes notés lors du Bac et du BFEM. Malgré les mesures prises par le ministère de l’éducation nationale, le mal persiste. Qui sont les véritables responsables de ce fléau selon vous ?
Je ne saurais dire qui sont les vrais responsables. Il y a une enquête qui est en cours. La direction des examens et concours a déposé une plainte au niveau de la cybercriminalité pour situer les responsabilités. Nous allons laisser l’enquête suivre son cours. Ce que je peux dire, c’est que ces cas de fraudes et de fuites ne font que discréditer nos diplômes. Des mesures préventives et dissuasives doivent être prises pour lutter contre.
Quelles mesures faudrait-il adopter ?
Avec les nouvelles technologies, il devient très facile de tricher avec l’intelligence artificielle. C’est au gouvernement de s’adapter à ce niveau. Il faut par exemple trouver les moyens de brouiller l’Internet pendant les épreuves. Personne ne pourra alors se connecter. Et s’ils ne peuvent pas se connecter, ils ne pourront pas se passer les réponses. Le Sénégal ne peut pas rester là, à constater chaque année des fraudes et des fuites.
Des résultats globalement positifs ont été enregistrés cette année avec plus de 53% de taux de réussite au Bac, plus de 83% au BFEM et plus de 94% au CFEE. Comment évaluez-vous ces résultats ?
C’est des résultats vraiment satisfaisants. Nous tenons à féliciter les élèves qui ont réussi à tous ces examens.
Féliciter aussi les enseignants qui les ont encadrés, leurs parents aussi, mais aussi les autorités. C’est toute la communauté éducative qui s’est mobilisée pour faire ces performances. Mais on doit vraiment avoir mieux. Parce que quand vous avez 53% de taux d’admis au bac, ça veut dire qu’il y a 47% de taux d’échecs. C’est qu’à même assez élevé. Presque la moitié. Les gens doivent travailler à ce qu’il y ait un taux de réussite au BAC aux alentours de 80-90%, comme dans les pays développés. Il faut aussi revoir la problématique de l’enseignement des sciences avec la série S1, qui représente moins de 0,5% du nombre de candidats. Si vous prenez aussi de façon globale les séries scientifiques, c’est presque moins de 15%. 85% des candidats viennent des séries littéraires. Pour un pays qui veut se développer, qui a besoin d’ingénieurs et de scientifiques, c’est quand même alarmant. C’est pourquoi la refondation curriculaire est extrêmement importante.
Moustapha Diakhité

