Dans les années 70-90, le Concours Général sacrait les élites de la Nation. Aujourd’hui, les jurys laissent les prix vides. Baisse de niveau, crise de l’effort, école de masse… Enquête du Magazine Repères sur 30 ans de gloire et de déclin de ce pilier de la connaissance. Le Sénégal est à la recherche de pistes pour sauver l’exigence.
Quand les prix restent vides, l’école sonne l’alarme
À l’approche du 60ᵉ anniversaire du Concours général (1966-2026), il s’agit de renforcer la visibilité du concours, en particulier dans les régions de l’intérieur, et de tenter de redorer l’image de ce qui fut naguère la vitrine de l’excellence.
C’était l’époque bénie des distributions des prix dans les écoles, collèges et lycées du Sénégal. C’était le temps où le Président Senghor en personne suivait à la moyenne près, les parcours et les études de tous les cracks à travers le pays. Il s’immisçait même dans leurs choix d’embrasser les grandes écoles préparatoires de France, recommandant les uns à Louis Le Grand, les autres à Jeanson de Sailly, pour mieux les destiner à briller à Normale Sup, HEC ou l’école des Mines.
Rose Dieng, Souleymane Bachir Diagne, Abdoul Mbaye, Landing Savané, Sarah Carrère, et tant d’autres brillants élèves ont porté leurs statuts de « cracks » avec fierté, et aussi humilité.

C’était aussi ces épopées de la connaissance, incarnées par des enseignants aussi emblématiques que talentueux, avides de transmissions, et conscients qu’ils avaient le devoir de former des élites. Qui a oublié les saines et acharnées concurrences entre les professeurs de Van Vo et de Blaise Diagne ? Entre Aventurin et Porlisse en mathématiques ? Entre ces deux de Van Vo et Baguidi de Blaise Diagne, ce fut une réjouissante concurrence, qui rendait malade, au sens premier du terme, celui qui n’avait pas eu ses protégés consacrés par le Premier des Prix au Concours Général.
L’école est une institution, le Concours général est son pilier. De Souleymane Bachir Diagne, Mary Teuw Niane, Rose Dieng, Thierno Alassane Sall, Pr Ousseynou Kane… et d’autres lauréats retombés dans l’anonymat même s’ils brillent quelque part dans leur monde professionnel, cet évènement est un moment majuscule dans la vie de toute école dont le moteur est l’excellence.
Les images des premiers lauréats ont jauni, mais le cérémonial ne change pas. Même s’il perd des couleurs avec la non-attribution de certains premiers prix. Comme les maths ou la philo. Evidemment, le Président Léopold Sédar Senghor, très tôt conscient des enjeux de l’éducation et de la formation pour une jeune Nation, place l’éducation au rang des priorités nationales. Son amour pour l’excellence et l’élitisme a abouti à l’instauration du Concours général qui vise à distinguer les meilleurs élèves en classe de Première et de Terminale des lycées publics comme privés d’enseignement général et technique.
En 1981, Abdou Diouf succède à Léopold Sédar Senghor. Sur les traces de son prédécesseur, il relance le Concours général et apporte sa touche personnelle. La tradition est respectée. Chaque année, des jeunes cracks sont sélectionnés et récompensés.
Une constante qui s’étiole : Le Discours d’Usage
Le discours d’usage prononcé par un professeur choisi par son engagement, son intégrité, sa discipline, sa participation dans l’animation scolaire est aussi un moment fort du Concours général devenu une tradition républicaine. Son speech permet de faire une analyse pointue du thème choisi. Entre 2000 et 2012, le Président Abdoulaye Wade inscrit le Concours Général en bonne place dans l’agenda de la République. Arrivé au pouvoir en 2012, Macky Sall, en bon produit de l’école sénégalaise, perpétue le legs de ses prédécesseurs. Chaque année, des innovations majeures sont apportées par les différents ministres qui se sont succédé à la tête du département de l’Education.

« LA VÉRITÉ QUI FÂCHE »
Mais arrêtons l’hypocrisie. Le Concours Général ne s’est pas adapté. On a sacrifié l’excellence sur l’autel de la quantité : Oui, tous les enfants à l’école ? Bravo !!! Mais quand tout le monde a le « prix », plus personne n’a Le Prix. On a confondu démocratisation et nivellement par le bas.
On a élevé une génération Zapping : L’élève de 1985 passait ses vacances sur Senghor et Molière. L’élève de 2026 les passe sur TikTok. Le résultat est limpide, avec des copies qui « vibent », qui évoquent, mais qui ne raisonnent pas. Cela nous donne 3 pages de blablas qui vaudraient mieux que 12 pages de pensées.
D’autant plus qu’on a cassé le mythe du Prof : Dans les années 70, être prof de philo à Van Vollenhoven, c’était être une star nationale. Aujourd’hui, c’est être un « fonctionnaire sous-payé ». Quand le maître n’est plus un modèle, l’élève n’a plus de boussole. Et l’on s’est accommodé de l’à-peu-près. Le prix non décerné n’est pas une cruauté. C’est un garde-fou. C’est le dernier adulte dans la pièce qui dit : « Non, ça, ce n’est pas de l’excellence. Et je refuse de mentir à un enfant en lui donnant une médaille en carton. » Préférez-vous un prix vide… ou un lauréat vide ?
Jean Pierre Corréa

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