Pendant un mois, du 1er au 30 septembre, le Sénégal a vibré au rythme du Mois National de l’Alphabétisation (MNA). L’événement s’est tenu cette année sur le thème « l’alphabétisation, levier d’inclusion et d’employabilité pour un développement économique et social durable ». L’initiative ambitionne de repositionner l’apprentissage de la lecture, de l’écriture et du calcul au cœur de la croissance économique. Toutefois, les acteurs engagés dans la lutte contre l’analphabétisme tirent la sonnette face nombre toujours élevé de sénégalais qui ne savent encore ni lire ni écrire. Dans cet entretien, Silèye Gorbal Sy, Coordonnateur de la coalition africaine de l’alphabétisation donne des pistes de solutions pour éradiquer l’analphabétisme dans notre pays.
A combien s’établit le taux d’analphabétisme au Sénégal à l’heure actuelle ?
Malgré les efforts déployés par le gouvernement et diverses organisations, un nombre alarmant de sénégalais, en particulier d’adultes et de jeunes, reste analphabète. Le taux d’analphabétisme au Sénégal tourne actuellement autour de 37,1% selon l’ANSD, alors que dans un passé récent, il était à plus de 40%.
Cela veut dire que sur les 19.075.058 sénégalais, 7.077.180 ne savent ni lire ni écrire dans aucune langue. Ce qui entrave non seulement leur développement personnel, mais également la croissance économique et sociale du pays.
Ce chiffre souligne l’urgence de renforcer nos efforts pour garantir un accès équitable à l’éducation et à la formation pour tous.
L’alphabétisation n’est pas seulement une question d’éducation, mais un droit fondamental qui doit être garanti à tous. Il est temps que nous agissons pour que l’alphabétisation ne soit plus considérée comme une priorité secondaire. Nous devons unir nos efforts pour développer des programmes d’alphabétisation accessibles et adaptés aux besoins de notre population.
Le thème de cette 3e édition porte sur “L’alphabétisation, levier d’entrepreneuriat et d’employabilité pour une inclusion sociale et économique durable”. Quel message revêt cette thématique ?
Ce thème met en lumière le rôle crucial de l’alphabétisation comme moteur de développement. En permettant aux individus d’acquérir des compétences fondamentales, l’alphabétisation ouvre la voie à l’entrepreneuriat et à l’employabilité, favorisant ainsi une inclusion sociale et économique durable. C’est un appel à considérer l’alphabétisation non seulement comme un droit, mais aussi comme un levier stratégique pour la croissance et la réduction de la pauvreté.
Il s’inscrit parfaitement dans la célébration annuelle de la Journée Internationale de l’Alphabétisation organisée par l’UNESCO, dont le thème cette année est : « L’alphabétisation au service des personnes de la planète et de la prospérité ».
Le Sénégal dispose d’une stratégie nationale d’éradication de l’analphabétisme à l’horizon 2029. Où en est-on de cette lutte ?
Nous avons fait des progrès, notamment la mise en œuvre de programmes ciblés et la mobilisation de partenaires. Cependant, il reste encore beaucoup à faire pour atteindre nos objectifs. La sensibilisation, la mobilisation communautaire et l’amélioration de l’accès à l’éducation sont des axes prioritaires pour accélérer la réduction de l’analphabétisme d’ici 2029
L’alphabétisation doit devenir un véritable levier pour le développement économique, en favorisant l’entrepreneuriat et l’employabilité, notamment par le développement d’activités génératrices de revenus dans nos centres d’alphabétisation à travers tout le pays. La réussite de cette démarche permettra non seulement d’améliorer la condition de nos populations vulnérables, mais aussi de bâtir une société plus inclusive, résiliente et prospère c’est pourquoi nous recommandons plus d’implication des acteurs de l’alphabétisation.
Les ressources pour éradiquer l’analphabétisme sont-elles suffisantes ?
Les ressources actuelles restent insuffisantes face à l’ampleur du défi. Il est essentiel d’accroître l’investissement, tant en termes financiers qu’en ressources humaines, et de renforcer la collaboration entre les secteurs public, privé et la société civile pour mobiliser davantage de moyens.
La conférence régionale de Bamako à laquelle nous avions pris part, en présence de plusieurs décideurs africains, à savoir des chefs d’Etat et de Gouvernement, a également souligné la nécessité pour nos pays respectifs d’allouer au moins 3% de leur budget à l’alphabétisation et à l’éducation non formelle. Un objectif que le Sénégal n’a malheureusement pas encore atteint, avec moins de 1%.
Quelle approche faudrait-il pour parvenir à l’éradication de l’analphabétisme au Sénégal ?
Il est crucial d’adopter une approche multisectorielle et inclusive, intégrant l’alphabétisation dans toutes les politiques de développement. Cela passe par la diversification des méthodes d’apprentissage, l’utilisation des technologies numériques, la formation continue des enseignants et surtout, l’implication des communautés locales. La sensibilisation et la mobilisation communautaire sont également essentielles pour assurer la pérennité des efforts.
Nous devons augmenter sensiblement le budget dédié à ce secteur vital, en s’inspirant des succès du PAPA (Projet d’Appui au Plan d’Action) et du PAPF (Programme d’Alphabétisation Fonctionnelle), et en trouvant de nouveaux partenaires financiers pour éradiquer l’analphabétisme et du coup lutter contre la féminisation de la pauvreté .
La coalition africaine pour l’alphabétisation que nous coordonnons, en rapport avec nos membres comptons explorer les voies et moyens pour alphabétiser mieux et plus en Afrique particulièrement au Sénégal, notamment à travers la diaspora afin qu’elle investisse dans ce sous-secteur qui demeure le parent pauvre de notre système éducatif surtout en termes de financement.
Comment accueillez-vous la décision du ministère de l’éducation nationale de créer un Grand Prix du Chef de l’Etat de l’alphabétisation et des langues nationales ?
Je salue avec enthousiasme la décision du ministère de l’Éducation nationale de créer un Grand Prix du Chef de l’État pour l’alphabétisation et les langues nationales. Il est important de rappeler que cette initiative avait déjà été proposée par l’ancien conseiller du président Macky Sall, chargé de l’alphabétisation et des langues nationales, mais elle n’avait pas reçu de suite à l’époque. C’est donc une grande satisfaction de constater que l’actuel ministre de l’Éducation nationale a décidé de lancer ce prix, témoignant ainsi de sa volonté ferme de développer ce secteur essentiel.
La CNEPT, qui a toujours plaidé en faveur de l’alphabétisation, félicite vivement le ministre pour cette démarche. Cela montre clairement l’engagement politique à valoriser et renforcer un domaine encore considéré comme le parent pauvre du système éducatif. Nous espérons que cette initiative contribuera à une avancée significative dans la promotion des langues nationales et de l’alphabétisation, qui sont des leviers fondamentaux pour le développement social et culturel de notre pays.
Par Moustapha Diakhité

