L’enseignement à distance des disciplines STEM se heurte à un verrou : comment écrire une équation en direct sans tourner le dos à l’étudiant ? Le Lightboard – tableau de verre transparent et lumineux – est la réponse internationale. Mais son coût d’importation (8 000 à 15 000 €) le rend inaccessible en Afrique subsaharienne. Cet article présente la conception, le prototypage et la fabrication 100% dakaroise d’un Lightboard professionnel par l’équipe multimédia de l’UNCHK, en co-conception avec des artisans locaux. S’appuyant sur la théorie de Mayer et la notion d’embodiment, nous analysons ses premiers usages. Résultat : un dispositif viable, réparable, 70% moins cher, qui restaure la présence enseignante.
Issa Ba est un passionné de technologie, d’abord musicale, ensuite numérique et c’est ainsi qu’il devient responsable de tout ce qui est relatif aux enseignements en ligne de l’Université Cheikh Hamidou Kane, ex-UVS.

1. INTRODUCTION : LE VERROU DE DAKAR
L’UNCHK, ex-UVS, est la plus grande université du Sénégal avec plus de 60 000 étudiants. Son modèle est 100% à distance. Un exploit. Mais un défi pédagogique : comment enseigner les mathématiques, la physique, la chimie sans tableau ?
Deux options classiques échouent. Le PowerPoint : l’enseignant lit des diapositives, l’étudiant décroche. Le tableau blanc filmé de dos : on perd le contact visuel, la gestuelle, ce que Fiorella appelle « l’indice d’incarnation ». L’étudiant ne voit plus un professeur, il voit un dos qui écrit.
Notre question de recherche a donc été double : Peut-on fabriquer localement un Lightboard professionnel avec les moyens de Dakar ? Et ce dispositif change-t-il vraiment la relation pédagogique ?
2. CADRE THÉORIQUE : POURQUOI LE VISAGE COMPTE
Nous nous appuyons sur la Théorie Cognitive de l’Apprentissage Multimédia de Mayer. Deux principes nous intéressent :
– Le principe de signalement : le regard de l’apprenant doit être guidé. Quand l’enseignant trace l’équation en direct, le geste guide l’attention. C’est plus efficace qu’une diapositive qui apparaît d’un coup.- Le principe d’incarnation : Stull et al. ont montré que voir le visage de l’enseignant qui regarde la caméra augmente la rétention de 20%. L’étudiant apprend mieux quand il a l’impression que le prof lui parle.
Le Lightboard résout ce paradoxe : l’enseignant écrit face à la caméra, sur un verre, et l’écriture semble flotter devant lui. Mais la littérature note un risque : l’occlusion. Si l’enseignant écrit mal, il cache son propre visage.

3. MÉTHODOLOGIE : LE MAKER À LA SÉNÉGALAISE
Volet Ingénierie : L’innovation frugale.
Nous avons refusé l’importation. Nous avons fait du « Jugaad » à la sénégalaise. Le projet a été mené par le jeune responsable multimédia de l’UNCHK avec trois artisans de Colobane et de Rebeuss.
a) La structure : menuiserie locale en bois de dibétou, avec châssis anti-vibration réglable en hauteur (1,70m à 1,90m). Stable, démontable, réparable avec un tournevis.
b) Le verre : le point critique. Nous avons remplacé le verre ordinaire (qui verdit) par du verre trempé ultra-clair low-iron 10mm trouvé chez un fournisseur de Dakar. Il optimise la réflexion interne totale des LED.
c) L’électronique et l’optique : rubans LED haute densité 6000K avec IRC >90 pour la fluorescence des feutres néon. Inversion d’image gérée en direct via OBS Studio (mirroring horizontal), évitant un boîtier HDMI coûteux. Fond noir et éclairage latéral sur l’enseignant pour éviter les reflets.
Coût final : moins de 900 000 FCFA contre 6 à 9 millions FCFA pour une importation. Et surtout : 100% maintenable à Dakar.
Volet Pédagogique :
Corpus de 18 capsules STEM (Maths, Physique, Réseaux). Entretiens avec 6 enseignants et l’équipe de production. Questionnaire auprès de 124 étudiants de Licence 1 et 2.

4. RÉSULTATS : ÇA MARCHE, ET LES ÉTUDIANTS LE SENTENT
1. Viabilité : le modèle UNCHK est plus lourd qu’un modèle industriel, mais plus stable. La réparabilité est totale. Un LED grillé se change au marché de Petersen.
2. Impact pédagogique : les enseignants rapportent un changement de gestuelle. « Je n’écris plus, je dessine pour l’étudiant », dit un prof de maths. L’effet « flottement des équations » maintient le regard face caméra. La charge cognitive perçue baisse : l’étudiant suit le raisonnement pas à pas.
Le principal écueil identifié : la gestion de l’espace. Il faut découper le verre en 3 zones pour ne pas s’auto-masquer.
3. Retour apprenants : 87% jugent la clarté « supérieure au tableau classique filmé ». 81% déclarent un « sentiment de présence en direct », contre 42% pour un cours PowerPoint voix-off. Verbatim : « On a l’impression qu’il nous regarde quand il explique l’équation. »

5. CONCLUSION : UN MODÈLE REPRODUCTIBLE
Ce Lightboard n’est pas un gadget. C’est une preuve : l’Afrique peut produire ses propres outils EdTech, avec ses artisans, pour ses pédagogies.
L’appel est lancé : ce modèle frugal peut être répliqué dans les ENO de l’UNCHK, à l’UCAD, à l’UGB, dans toute l’Afrique francophone. L’innovation n’est pas toujours d’importer la dernière technologie. C’est parfois de la fabriquer, localement, avec ce qu’on a sous la main, pour répondre à un vrai problème d’école.
L’UNCHK l’a fait.
Synthèse faite par Jean Pierre Corréa

![[PORTRAIT] : Issa Ba, responsable multimédia à l’UVS, met en place le lightboard](https://reperesmagazine.com/wp-content/uploads/2026/10/ISSA-BA-2-1024x573.jpeg)